Notes sur le clown

J’ai été initié au clown lors d’un stage de Céline Andersson en 2017. J’ai redonné ce stage en condensé aux Improfesseurs, et nous avons laché nos clowns un été dans les rues du vieux Tours. En 2019, je redonne cet entraînement à l’ECU, puis aux juniors de Lausanne en 2020. Voici mes notes et observations.

La mécanique du regard public. Le clown partage chacune de ses émotions avec le public, en tournant la tête et regardant des spectateurs dans les yeux, la face pleine d’émotion. Ce regard crée un puissant lien d’empathie du spectateur pour le clown. DU point de vue du clown, le spectateur est complice de ses jeux et bétises, mais aussi son public.

Le nez de clown est un tout petit masque, une discipline héritée de la Commedia dell’Arte. Il suit donc deux règles, que j’ai apprises lors d’un entraînement masque à la troupe d’improvisation de Plainpalais :
– on ne se masque et démasque pas face public
– toucher le nez en jeu fait disparaître le clown et réapparaitre le comédien

Les clowns que nous travaillons sont des enfants candides et émerveillés. Ils vivent dans l’instant présent : ils réagissent à tout. Corolaire : ils ont souvent des déficits sévères de l’attention et rien n’a de conséquences à long terme pour eux. Ils ne parlent pas (du moins au début) ou parlent le gromelo.

Le clown est un état de véritable spontanéité. Le clown réagit à tout ce que ses sens lui apportent – il entend un « tic », voient une personne à la fenêtre, touchent la pluie ou la texture d’un vêtement, goûtent, reniflent… Les réactions sont vraies, instinctives – elles ne passent pas par un filtre conscient du comédien. On remarque immédiatement quand le comédien « prévoit ». Par exemple, qu’il se fait volontairement trébucher et fait semblant de se faire mal en se tenant la jambe. Le clown ne doit pas se mentir : ce que lea comédien·e voit, le clown le voit. Mais le clown peut ne pas comprendre tout ce que le comédien comprendrait. Cet été de spontanéité n’a rien à voir avec l’expérience d’un·e commédien·ne : j’ai vu des novices s’abandonner pleinement au clown et des improvisateur·ices expérimenté·es ne pas comprendre ce qu’iel devaient devaient faire un scène avec ce nez.

Comment faciliter cette spontanéité ? En créant de la surprise. Il ne faut pas laisser l’opportunité à la comédienne de prévoir un numéro. Quand la comédienne sort, je demande au groupe de préparer une surprise au clown : une structure de chaises empilées dans l’espace de jeu, un cadeau mystère emballé dans un tissu, un gros tas de vêtements… Les interactions mécaniques sont de puissants générateurs d’imprévus. Par exemple, lorsque des objets sont en équilibre et tombent (à condition que le clown n’aie volontairement provoqué la chute).

Les clowns inventent des jeux à partir de chacune de leurs découvertes. Ils s’amusent d’une mécanique : un jeu d’adresse, ils font de la musique, empilent le plus de vêtements possibles sur leur dos, voient le public s’affoler à chaque fois qu’il s’apprête à renverser une bouteille d’eau… En ça, ils sont très créatifs… d’une créativité spontanée !

D’un point de vue plus théorique, que se passe-t-il ? Dans Improv, Keith Johnstone définit le masque comme un état de transe proche de l’état d’hypnose. Le masque facilite la levée de l’auto-jugement.
La conscience du comédien réintervient dans trois cas :
– quand le clown touche son nez
– quand le clown s’apprête à se mettre physiquement en danger, à blesser quelqu’un ou casser quelque chose
– quand je demande une tâche trop cérébrale au clown. Par exemple, quand je demande au clown pour la première fois : « Comment vous vous appelez ? ». Parfois, une syllabe de gromelo sort spontanément. Le regard de la comédienne part vers la droite, et elle réfléchit à un nom approprié et durable pour son clown, décision importante !
Note : l’un des clowns avait pour nom le fait de souffler dans un gant en plastique !

Garder une séparation nette entre l’état de clown et le comédien.
L’outil « nez » permet de retrouver facilement l’état de clown. Les sensations physiques du port du nez (un contour rouge dans le champ de vision, une respiration plus chaude et embuée, la pression du masque et de l’élastique sur le visage) sont des stimuli corporels inconsciemment associés par le cerveau du comédien uniquement à son état de clown. Beaucoup de clowns célèbres se peignent un nez rouge plutôt que d’en enfiler/ôter un… la distinction est alors moins claire. Le bouffon Didier Super retire ses lunettes pour marquer la distinction entre le personnage et l’artiste.
De plus, je m’adresse toujours aux clowns différemment qu’aux comédiens. Je les vouvoie et les appelle « Monsieur ou Madame la clown », et leur parle comme à des enfants. Dans les retours, on parle toujours du clown comme que autre personne, eg. « le clown a fait ça » et non « tu as fait ça ».

Trouver son clown. On parle souvent de trouver « son clown intérieur ». (A-t-on pour autant chacun un seul clown ?) Il est difficile de savoir comment sera son clown. La personnalité d’une clown peut être très différente de celle de la comédienne. Ce qui est parfois très perturbant pour des membres du public qui connaissent la comédienne. Les retours de chacune.e sont variés : certains considèrent leurs clowns comme une entité à part entière, qu’iels aimeraient prendre dans leurs bras, et la voient à la troisième personne, comme depuis le public. D’autres vivent l’état de clown à la première personne.

Improvisations à plusieurs clowns. Le lien avec les spectateurs est moindre que quand le clown n’a que le public comme complice.

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